L’an dernier, le Tour de France, comme le Tour d’Italie (le Giro) et le Tour d’Espagne (la Vuelta), a modifié son règlement afin que les équipes se composent de 8 coureurs au lieu de 9.
Christian Prudhomme, directeur du Tour, dont le départ a été décalé cette année au 28 août en raison de la pandémie de Covid-19, avait justifié cette décision en évoquant des questions de sécurité (moins de coureurs, donc moins de risque de chute) et de dynamisme de la course (moins de coureurs, donc moins d’étapes cadenassées). L’Union cycliste internationale (UCI), l’instance fédérale, avait approuvé.
Les grandes épreuves sportives modifient effectivement leur règlement afin de favoriser la sécurité, le spectacle, l’équité ou d’éventuels intérêts économiques ; la Formule 1 est un exemple classique de modifications fréquentes de ses règlements.
Aujourd’hui, les commentateurs et téléspectateurs du Tour de France sont dans une affection, non feinte, du passé regrettant un « avant » plus épique. Plus d’incertitude, plus de spectacle, moins de courses verrouillées semblent marquer les épopées cyclistes d’avant où le tout technologique n’avait pas pris le dessus sur l’humain tandis que l’image sacralisant le moment épique pouvait être appréciée en noir et blanc. Le philosophe français Roland Barthes accorda au Tour de France le statut de mythe moderne lié à l’importance des croyances collectives construites dans le passé.
Les oreillettes relayant les ordres du directeur sportif ou la mesure des watts nivelant par le haut la puissance à maintenir – afin de rester devant – sont régulièrement mises au banc des accusés. Il y a déjà une dizaine d’années, nous nous étions intéressés – de façon scientifique – à comprendre l’impact réel des oreillettes sur le déroulé des courses. Le débat est loin d’être clos, encore aujourd’hui. Ce culte du passé magnifie des exploits et des défaillances qui n’auraient plus cours dans des épreuves aseptisées ?
Toujours le même scénario de course qui entraîne le désintérêt progressif des spectateurs : voilà la hantise des organisateurs d’épreuves sportives qui modifient les règlements. On s’interroge alors de savoir où sont passés les « forçats de la route » du journaliste Albert Londres en 1924 – en oubliant qu’ils furent également qualifiés de « nains de la route » par Jacques Goddet dans le journal L’Humanité en 1961.
Si le Tour 2019, où des coureurs français ont pesé sur la course, a connu une audience record en France avec 35,4 millions de téléspectateurs sur les antennes de France Télévisions, les chiffres étaient en baisse régulière ces dernières années.
Création de demi-étapes, bonification en temps, apparition de différents maillots, sprints intermédiaires ou autres ont été des réponses afin de dynamiser la course. D’où notre question : le Tour de France est-il moins intéressant à suivre qu’avant ?
À des fins de cohérence, notre analyse va retenir pour point de départ le Tour de 1969 où les équipes de marque reviennent définitivement, entraînant la disparition des équipes nationales.
Depuis 50 ans, la vitesse moyenne de l’épreuve augmente (de nos jours, un peu moins de 41 km/h) mais la distance totale à parcourir se réduit, le matériel est meilleur, les groupes sportifs sont plus structurés et la préparation des coureurs est plus importante. Nous voulons pour preuve la baisse du taux d’abandon sur le Tour de France. Plus que jamais et jusqu’au bout, la présence des équipiers est primordiale. La figure suivante indique le pourcentage d’abandon final et la vitesse moyenne finale.
Nous pouvons également remarquer qu’il y a une nette diminution des écarts moyens séparant le vainqueur final de ses poursuivants. La figure suivante indique, pour les cinq dernières décennies, l’écart entre le vainqueur et son second et entre le vainqueur et le troisième.
Serait-ce le témoin d’une course qui devient de plus en plus disputée ? Il faut se méfier d’une telle interprétation car les écarts peuvent être contrôlés tout en minimisant le risque, grâce au travail des équipiers qui contrôlent la course. Alors, quels critères objectifs permettent de penser qu’un Tour de France est véritablement disputé et potentiellement intéressant à suivre ?
Selon nous, et en mettant volontairement de côté les maillots annexes ou les victoires d’étapes, l’intérêt de la course est lié à la « bataille » pour le maillot jaune (le premier du classement en temps). En d’autres termes, si le contrôle du maillot jaune est incertain, il devrait en ressortir un intérêt supérieur dans le suivi de la course.
L’incertitude inhérente au contrôle du maillot jaune repose sur deux dimensions : la forte variation des porteurs du maillot jaune durant toute la course et la faiblesse des écarts finaux.
Ainsi, en fonction des données recueillies sur le site procyclingstats.com, nous avons procédé à une série de mesures concernant – pour chaque Tour – le nombre de porteurs du maillot jaune différents, le nombre de jours en jaune du vainqueur final, le numéro de l’étape qui a vu le dernier changement de maillot jaune, puis, comme vu plus haut, les écarts finaux entre les trois premiers.
Une analyse nous permet de positionner et de classer les 51 Tours de France depuis 1969 comme l’illustre le schéma suivant. Bien que non attribués par la suite, nous avons conservé les données des Tours de l’ère dominée par l’Américain Lance Armstrong (à qui l’on a retiré sept victoires du Tour pour cause de dopage).
Le quart nord-ouest (en rouge) correspond aux Tours fortement dominés (importance des écarts et peu de maillots jaunes différents). Nous les nommerons Tours « verrouillés ». Il s’agit selon nous des Tours les moins intéressants à suivre. Nous y retrouverons bon nombre de Tours des années 1970 avec la domination du champion belge Eddy Merckx. Le dernier Tour verrouillé en date est celui de 2014 avec la victoire de l’Italien Vincenzo Nibali où plusieurs favoris ont abandonné.
Le quart nord-est (en orange) correspond à des Tours ayant connu une forte variation des porteurs du maillot jaune mais au final, l’écart se révèle conséquent. Il s’agit d’un schéma classique durant les années 1980 où les écarts importants étaient creusés. Il s’agit de Tours « ouverts puis fermés ».
Le quart sud-ouest (en bleu) envisage des Tours où les écarts finaux sont plus réduits mais le contrôle du maillot jaune est plus élevé. Il s’agit des Tours « contrôlés ». C’est la tendance de fond des années 2010 avec les victoires de l’équipe britannique Sky avec Bradley Wiggins, Christopher Froome ou Geraint Thomas.
Les schémas de course de l’Espagnol Miguel Indurain dans les années 1990 sont à lier à cette catégorie. Fort de la puissance de son équipe et de sa domination en contre-la-montre, le vainqueur n’a pas besoin de creuser fortement l’écart. C’est une gestion scientifique de la course où les « gains marginaux » s’avèrent déterminants et où le suspense est de courte durée.
Le quart sud-est correspond aux Tours de France les plus intéressants à suivre – selon nous – car l’écart final est faible et il y a eu une forte variation des porteurs du maillot jaune. Ce sont des Tours disputés. Nous y retrouvons ceux de 1983 (la première victoire du Français Laurent Fignon, 20 vainqueurs d’étapes différents), 1987 (l’Irlandais Stephen Roche et son coude-à-coude avec son rival espagnol Pedro Delgado), 1989 (qui s’est soldé par la victoire de l’Américain Greg LeMond pour 8 petites secondes d’avance sur Laurent Fignon) et 1990 (remporté également par LeMond).
Heureuse surprise, s’il en est, le dernier Tour de France 2019 avec la victoire du Colombien Egan Bernal et la pugnacité du Français Julian Alaphilippe correspond à cette catégorie. Notons que l’issue de ce Tour a été perturbée par les intempéries.
Nos résultats indiquent clairement l’avènement de course où les écarts sont faibles mais où le vainqueur final se dégage très tôt ; ces Tours « contrôlés » sont dominants dans un passé proche (années 2010).
Oui, les instances du cyclisme ont raison de modifier le règlement des épreuves pour favoriser plus de dynamisme, mais le « avant » évoqué de façon générale n’est pas nécessairement plus exaltant. Certes, la réduction des écarts entre les premiers laisse supposer que les derniers Tours de France témoignent d’un plus grand contrôle de la course : le vainqueur, sans faillir, tient à proche distance ses adversaires. La mise au ban de la technologie (oreillettes, calcul des watts, positionnement GPS) a peut-être du sens mais la tendance récente se rapproche de celle des années 1970 qui étaient dépourvues de l’outillage informationnel.
La technologie n’explique pas tout et une réglementation concernant la composition des équipes semble plus judicieuse qu’une interdiction des technologies utilisées en course (comme la tentative de 2009).
La question de la perception de la course de la part du téléspectateur nous semble également capitale pour mieux comprendre le problème. Historiquement, le Tour a été une épreuve magnifiée par les récits de la presse écrite puis par la radio qui ont su capitaliser sur quelques faits de course pour raconter ce que l’auditoire ne pouvait voir. Pour mémoire, les plumes d’un Antoine Blondin ou d’un Pierre Chany ont contribué à la grandeur des Tours de France au même titre que ses vainqueurs.
De nos jours, les étapes sont couvertes en intégralité, le dispositif de caméra est plus important, le big data avec les transpondeurs GPS placés sur les vélos et le traitement en temps réel des données indiquent à tous la position précise des coureurs. Nous renvoyons le lecteur au récent ouvrage du journaliste Guillaume di Grazia qui relate dans le détail et de l’intérieur le Tour de France 2019 à travers son prisme décisionnel et informationnel.
L’incertitude, en théorie économique, repose sur une absence d’information. Le téléspectateur est de moins en moins dans l’incertitude et cela modifie sa perception de la course. De ce fait, il peut apparaître un effet modérateur, concept issu de la statistique, qui indique que les courses sans réelle bataille seront, comparativement à auparavant, perçues comme beaucoup plus ennuyeuses tandis que les courses animées seront plus appréciées.
Cet effet modérateur qui amplifie la relation entre le déroulé réel et sa perception par le téléspectateur ne cessera de grandir avec les technologies mises à la disposition des suiveurs et des médias.
Il est donc encore plus crucial que le règlement soit modifié, éventuellement de façon heuristique, afin de favoriser l’apparition de faits de course enthousiasmants. Donnons-nous rendez-vous à l’issue du Tour 2020 afin de savoir à quelle catégorie il appartiendra…
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En s’appuyant sur les résultats du Tour de France cycliste, cette étude montre que les différences culturelles entre coureurs d’une même équipe n’ont pas d’impact sur la performance. Un constat qui, sous certaines conditions, est transposable au monde du travail où les questions de diversité font encore l’objet de débats.
Dans quelle mesure peut-on transposer au sport, notamment le cyclisme, certains concepts bien connus du management (collaboration au sein d’une équipe, stratégie, concurrence, etc.) ? L’objectif final étant de mieux comprendre le fonctionnement du cyclisme, mais également, par effet de ricochet, d’améliorer notre connaissance de l’entreprise. Début de réponse avec les travaux de Gaël Gueguen, qui se demande si la diversité culturelle des équipes participant au Tour de France (évaluée notamment par le nombre de pays représentés) impacte leurs résultats sportifs.
Le sport de haut niveau nécessite de faire appel aux meilleures ressources, qu’elles soient humaines ou matérielles. Pour un budget donné, une équipe de haut niveau recherchera les meilleurs athlètes possibles et sera donc incitée à faire son recrutement au sein d’un marché mondial. Dans le cadre du Tour de France, où l’internationalisation des équipes s’est accélérée ces dernières années, on constate ainsi entre 1987 et 2009 une diminution de la part des pays « terres de cyclisme » (France, Italie, Espagne, Belgique et Pays-Bas) au profit d’équipes constituées de cinq nationalités différentes ou plus. Et la tendance se confirme puisqu’en 2015, pour la première fois, une équipe sud-africaine et deux Erythréennes participaient au Tour. Mais cette mondialisation qui touche le sport professionnel n’est pas sans risque : la diversité culturelle peut poser des problèmes de coordination (difficultés de compréhension mutuelle par exemple quand les langues parlées au sein des équipes varient) et nuire à la cohésion des coureurs (différences de valeurs et d’attitudes). La question est d’autant plus cruciale dans le cyclisme, discipline pour laquelle l’importance des sponsors et le caractère mondial des compétitions, impose parfois de recruter des sportifs étrangers parce que leurs pays sont ciblés par les marques.
Doit-on privilégier, au sein des équipes de haut niveau, des sportifs de cultures proches ou peut-on s’affranchir de cette dimension ? Un groupe focalisé sur une tâche précise et composé de ressources complémentaires rares (grimpeurs exceptionnels, sprinteurs, rouleurs hors-pair, ou leaders plus polyvalents …) devant se coordonner en situation de compétition, ne risque-t-il pas de souffrir d’une trop grande diversité de ses membres ? Il semble que non. La diversité culturelle n’a aucun impact sur les résultats sportifs. Les coachs d’équipes cyclistes peuvent privilégier la valeur d’un coureur, quelle que soit sa nationalité, sans avoir à craindre une différence culturelle forte. Explication possible : le professionnalisme des coureurs et de leurs managers compensent les problèmes de coordination. En effet, comme la synchronisation des efforts de chacun est supervisée par un directeur sportif, les rôles des membres de l’équipe sont parfaitement définis. L’entraînement régulier permet par ailleurs de transformer chaque tâche des cyclistes en routine parfaitement maîtrisée.
Une entreprise est composée de ressources humaines rarement homogènes : sexe, âge, expérience, nationalité, salaires, etc. L’importance de ces différences est-elle plutôt favorable ou défavorable à la performance des équipes de travail ? L’analyse des travaux sur la diversité dans l’entreprise montre des résultats contradictoires. Par exemple, la diversité des membres d’une équipe peut dans certains cas accroître sa créativité et améliorer la prise de décisions (les opinions diverses favorisant l’émergence de bonnes idées). Dans d’autres, elle peut nuire à la cohésion, à la confiance et à la communication avec pour corolaire une hausse des tensions et des conflits. L’absence de lien entre diversité culturelle et performance dans le cyclisme peut-elle aider à mieux comprendre ce qui se passe dans l’entreprise ? Sans doute, mais sous certaines conditions. L’épreuve du Tour de France est en effet un cas d’étude bien particulier, ce qui limite sa généralisation. D’abord parce que, dans le cyclisme professionnel, les membres des équipes sont extrêmement spécialisés. Ensuite parce que l’épreuve reine du cyclisme met en compétition des équipes seulement composées de leurs neuf meilleurs éléments parmi la trentaine de coureurs sous contrat (et non de la totalité de son effectif, comme c’est le cas au sein d’une entreprise).
Reste que la méthodologie utilisée peut parfaitement être transposée pour étudier l’impact de la diversité culturelle des équipes de top managers sur la performance des multinationales. Une approche intéressante alors que de plus en plus d’entreprises diversifient leur comité exécutif à mesure qu’elles se développent à l’international. Dans une multinationale comme L’Oréal, par exemple, le recrutement de managers issus de pays divers est considéré comme le principal facteur de succès des lancements de produits dans les pays émergents. Et pour limiter le « syndrome Tour de Babel »*, les équipes multiculturelles sont organisées autour d’un leader qui, grâce à ses propres expériences dans des pays variés, sait gérer les tensions interculturelles**.
* Difficulté à coordonner les efforts en raison des différentes langues parlées dans l’équipe.** “L’Oréal Masters Multiculturalism” de Hae-Jung Hong et Yves Doz (Harvard Business Review, juin 2013).
Par Gaël Gueguen et l’article « Diversité culturelle et performance des équipes sportives de haut niveau : le cas du Tour de France », (Management International, 2011).
Applications pratiques
Même si le cyclisme est une activité bien spécifique, notamment en raison d’une très forte spécialisation de tous les participants, les résultats de cette recherche peuvent être appliqués au monde de l’entreprise sous certaines conditions. Dans le cas d’équipes réunissant des collaborateurs dont les rôles sont bien définis et ayant des tâches dédiées, on peut considérer que la diversité culturelle (mais c’est sans doute également le cas pour d’autres différences comme le genre, l’origine, l’âge, l’éducation …), ne nuit pas à la performance collective. Comme dans le cyclisme, une culture spécifique à l’équipe et transcendant les frontières culturelles est même susceptible d’apparaître.
Afin de déterminer si la diversité culturelle nuit à la performance, j’ai analysé les résultats de 487 équipes (4 375 coureurs) ayant participé à 23 Tours de France entre 1987 et 2009. Il s’est appuyé sur plusieurs indices permettant de qualifier l’hétérogénéité culturelle des équipes (en se basant notamment sur le nombre de pays représentés). L’objectif était de comparer la performance des équipes cyclistes (leurs résultats) et leur niveau de diversité culturelle grâce à la méthode de la régression linéaire qui vise à mesurer la force des liens entre plusieurs variables explicatives et une variable à expliquer.